Xi Jinping s’invite dans le smartphone des Chinois

L’application « xuexi qiangguo », qu’on peut traduire par « Etudier Xi, rendre le pays plus fort ».

L’application « xuexi qiangguo », qu’on peut traduire par « Etudier Xi, rendre le pays plus fort ». STAFF / REUTERS

Depuis le 1er janvier, la propagande et la surveillance de masse ont franchi un nouveau palier en Chine. Grâce à une initiative du département de la propagande du comité central du Parti communiste, les Chinois peuvent installer sur leur téléphone portable une nouvelle application intitulée « xuexi qiangguo », que l’on peut traduire par « étudier pour rendre la Chine forte », mais aussi, et c’est sans doute plus adapté, « étudier Xi, rendre le pays plus fort ».

Les 86 millions de membres du Parti communiste chinois (PCC), les fonctionnaires, les salariés des entreprises publiques et les enseignants sont même explicitement invités à le faire – des sessions de travail en province ont déjà été consacrées à « l’importance politique » de l’application.

Résultat : en quelques semaines, « Etudier Xi, rendre le pays plus fort » a été téléchargé à plusieurs dizaines de millions de reprises et s’est rapidement classé parmi les principales applications de ce pays ultraconnecté. En ouvrant celle-ci, les utilisateurs peuvent tout savoir, ou presque, sur la vie et l’œuvre de Xi Jinping, président de la République, secrétaire général du Parti et commandant suprême des armées. Mais ils accèdent aussi à d’innombrables services.

Plus qu’une simple application, « Etudier Xi, rendre le pays plus fort » est une sorte de portail qui permet d’accéder aux principaux sites d’information du pays, de se replonger dans l’histoire officielle de la Chine ou de télécharger de nombreux films et ouvrages, dont bien entendu ceux de Xi Jinping – la « pensée » du numéro un chinois étant maintenant inscrite dans la Constitution.

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Mais cet outil ne connaîtrait sans doute pas autant de succès si ses développeurs – une équipe spécifiquement consacrée aux projets spéciaux chez Alibaba, selon l’agence Reuters – n’avaient introduit une variable ludique, avec points et récompenses à la clé. Pour chaque article lu ou chaque vidéo regardée, vous gagnez un point. Vous avez bien répondu à toutes les questions du quizz sur Xi Jinping ? Vous en gagnez dix. Et ainsi de suite.

Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les témoignages de Chinois déjà « accros » – ou qui le prétendent, tant la Chine compte de « trolls » au service du pouvoir. « La première chose quand tu ouvres les yeux, c’est d’ouvrir l’application », dit l’un. « Nous qui travaillons la nuit, nous pouvons regarder CCTV News [la chaîne info de la télévision d’Etat], la qualité des images est superbe, on peut accumuler plein de connaissances. De nombreux collègues ont déjà gagné plus de 1 000 points », témoigne un deuxième.

« Si on a peu de points, on sera dénoncé »

Dans un village, les points cumulés ont déjà permis aux participants de gagner une batterie de cuisine. Cette « propagande par le jeu » marche tellement bien, si l’on en croit les réseaux sociaux, qu’elle pourrait finir par nuire à la productivité du pays. Déjà, un employé se plaint : « J’ai besoin d’un tampon encreur, mais tous mes chefs sont en train d’étudier l’application », se lamente-t-il. Pourtant, comme le note le site What’s on Weibo, qui analyse les grandes tendances d’Internet en Chine, les activités proposées rapportent deux fois plus de points entre 6 h 30 et 8 heures, entre midi et 14 heures et entre 20 heures et 22 h 30, justement pour éviter ce travers.

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Par ailleurs, lire les œuvres complètes de Xi Jinping dans la même journée ne sert pas à grand-chose : au-delà de trente-deux minutes de lecture ou de quarante minutes de vidéo par jour, les points ne sont plus crédités. Evidemment, dans ce pays en train d’instituer un crédit social où tout un chacun va se voir attribuer des points en fonction de son comportement, on imagine aisément l’usage qui peut être fait de cette application. « On doit l’étudier tous les jours. Chaque matin, des gens vont faire des statistiques. Si on a peu de points, on sera dénoncé », ose un internaute.

Surtout que la consultation de l’application n’est pas confidentielle. Un utilisateur se plaint d’avoir dû accepter qu’« Etudier Xi » accède à tous ses contacts avant de pouvoir la télécharger. Et automatiquement, il a été affecté à plusieurs groupes d’anciens collègues ou d’anciens condisciples de travail. Au sein des groupes, chacun peut savoir quel est le score des autres membres. « Maintenant, c’est à mon père de faire ses devoirs », se réjouit un jeune internaute.

Dans leur livre La Chine e(s)t le monde (Odile Jacob, 2019), Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque notent, au sujet du crédit social, que, contrairement à ce que pensent les Occidentaux, « de nombreux citoyens des villes qui appliquent déjà ce système ont exprimé leur satisfaction de se voir octroyer la note maximale de citoyen modèle ». Il y a fort à parier que la nouvelle application va participer à ce phénomène. En Chine, ce ne sont pas les citoyens qui jugent le pouvoir, mais l’inverse.

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Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant)

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